Ordinateurs et téléphones en cours : responsabiliser plutôt qu’interdire

2024-03-29

Faut-il interdire autant que possible les ordinateurs à l’université ? J’ai lu des tas de choses sur ce sujet au fil des ans mais je n’étais pas vraiment en capacité de me positionner. Or depuis que je suis devenu maître de conférences, j’ai pas mal progressé en pédagogie, car j’ai pu me former, rencontrer des situations nouvelles et réfléchir en équipe. C’est dans ce contexte que je suis tombé aujourd’hui sur un article de Campus Matin intitulé « Faut-il bannir les PC des amphis… ou les amphis de l’ESR ? », partagé sur Mastodon par Justin Poncet.

J’ai trouvé cet article fort peu satisfaisant (euphémisme). Le propos porte un coup sur les cours magistraux (CM), un coup sur les travaux dirigés (TD), un coup sur les examens, ce qui retire beaucoup de cohérence aux affirmations. On nous parle avec enthousiasme d’alternatives qui sont loin d’être universellement applicables (classe inversée, réalité virtuelle, cours hors les mursCe dernier point m’a fait pensé à un billet d’Olivier Ertzscheid : « Les facs sont fermées ? Faisons cours dans la rue. »
). Ça prétend dénoncer les neuromythes (les jeunes ne sont effectivement pas plus « zappeurs » que les vieux) mais ça les promeut allègrement : on nous dit notamment que pour capter l’attention, il faut stimuler tous les sens ; c’est le fameux modèle visuel, auditif, kinesthésique (VAK), un sacré neuromythe s’il en est. Et quand on nous dit que les établissements privés rechignent à entrer en conflit avec les étudiants sur l’interdiction des ordinateurs, c’est sans poser la question du clientélisme qui structure cette relation.

Le pire c’est peut-être que le titre l’article pose la question de la place des cours en amphi, mais que cette question n’est abordée que dans la dernière phrase, et qu’elle n’est donc même pas traitée.

Alors faut-il interdire les machines ? L’une des personnes interrogées dans cet article dit que oui, sauf lorsqu’elles sont nécessaires. L’autre personne dit que non, et ajoute qu’il faut faire plus de pédagogie active.

Ces deux positions combinées mettent en scène plusieurs écueils : réduire le problème à une question d’attention immédiate ; considérer les machines comme indispensables tout en négligeant la question des pratiques ; et décider à la place des personnes concernées sans les consulter. Dans ce billet, je vais rapidement passer en revue ces différents écueils, pour tenter de justifier ma position : ne pas interdire mais relever nos exigences envers tous les acteurs, en refusant les schémas de pensée simplistes.

L’attention est multi-factorielle

Premier écueil : il ne suffit pas de supprimer des sources de distraction et de réactiver périodiquement l’attention immédiate pour que les étudiants se mettent à suivre. L’attention n’est pas uniquement affectée par des distractions : elle est surtout fonction de la motivation, qui dépend elle-même de nombreux facteursMa réflexion s’appuie ici sur l’expérience personnelle, sur des choses que j’ai découvertes via le MOOC Se former pour enseigner dans le supérieur, ainsi que sur des réflexions à propos de l’IA comme celle de Stéphane Crozat (« IA génératives : la fin des exercices rédactionnels à l’université ? », 2023).
.

Il faut s’interroger par exemple sur la quantité de savoirs transmis durant un cours. Quand on est face à un enseignant qui débite son cours à toute vitesse pour transmettre un maximum d’informations, il est légitime de vouloir s’équiper d’une machine qui permet d’écrire beaucoup plus vite.

Il faut également s’interroger sur la manière dont ces savoirs sont présentés. Si un enseignant reste vissé à son bureau, déroule son propos sans jamais interagir avec les étudiants et utilise un diaporama imbuvable avec des murs de texte, on peut être tenté de décrocher pour aller regarder discrètement des choses plus engageantes sur le Web afin de ne pas mourir d’ennui.

Il y a aussi la quantité de travail et la fatigue qui jouent. Certaines semaines de cours peuvent être très chargées (en BUT c’est souvent le cas) et les enseignants ne se coordonnent pas toujours bien pour répartir dans le temps la charge des travaux à faire chez soi.

Enfin, il faut être lucides, surtout en tant qu’anciens étudiants nous-mêmes : la pression des notes incite à se montrer sélectif dans son investissement en cours. Les modalités d’évaluation mais aussi les coefficients appliqués aux notes peuvent changer radicalement le niveau d’attention des étudiants.

Tous ces facteurs se combinent. Supprimer des sources de distraction potientielle ne changera donc pas grand-chose à l’attention des étudiants si tous les autres facteurs concourent à les démotiver.

Les machines ne sont pas indispensables

Deuxième écueil à éviter : croire (ou faire croire) que les machines sont indispensables. Il ne faut pas confondre leur utilité réelle et le fait que leur usage soit désormais ubiquitaire dans notre société : beaucoup de besoins ont été construits de toutes pièces dans le plus parfait impensé. La pédagogie numérique, qui devrait rester sur le mode de la boîte à outils, fait vite l’objet d’injonctions irréfléchies, entretenues par des discours d’escorte manipulateursTout ceci est très bien abordé par Pascal Robert dont je cite régulièrement les travaux, par exemple L’impensé numérique - Tome 2, 2020.
.

Il y a une utilité réelle des machines. Les ordinateurs permettent d’écrire plus vite ; ils permettent de consulter des ressources de manière autonome ; ils peuvent embarquer une infinité d’outils. Quant aux téléphones, plus spécifiquement les smartphones, c’est-à-dire des ordinateurs de poche dotés d’un appareil photo, ils ont aussi une utilité propre : ils permettent de photographier des choses qu’il serait difficile de transcrire ou qu’il serait long de dessiner ; et ils tiennent peu de place, ce qui leur permet de remplacer avantageusement les ordinateurs dans certaines situations.

Ceci étant dit, on peut souvent se passer d’ordinateurs et de téléphones en cours. Dans toutes les situations de type exposé (CM, conférence invitée, présentation d’étudiants), les machines ne sont pas indispensables. Simplement, et comme je l’ai souligné dans la section précédente, les cours se déroulent souvent d’une manière qui rend les machines éminemment désirables : on s’ennuie, on est fatigué, on est stressé, on n’est pas interpellé – on décroche.

L’injonction au « tout-numérique » se manifeste parfois de manière retorse. Je prends un exemple simple : écrire au tableau. Dans sa conférence « How To Speak », Patrick Winston montre comment on peut s’exprimer pour avoir l’attention du public tout en lui donnant les moyens de suivre ce qu’on dit. L’une des techniques est simplement d’écrire régulièrement quelques mots importants au tableau : ceci laisse au public le temps d’écrire de son côté. Or il suffit de visiter quelques salles dans n’importe quelle université pour constater qu’il est souvent impossible d’utiliser simultanément un écran de projection et un tableau effaçable, les deux étant superposés. C’est un symptôme du « tout-numérique » : le fait de penser les machines comme en compétition ou en alternative plutôt qu’en complémentarité avec d’autres outils. Entre se passer du tableau et se passer de la vidéo, le risque est grand de choisir la machine parce qu’on aura été abreuvé de neuromythes sur les digital natives.

Les personnes concernées devraient avoir leur mot à dire

Troisième écueil : décider à la place des personnes concernées sans les consulter. Il y a ici deux choses qui se combinent : une vision simpliste des pratiques liées aux machines ; une réticence à impliquer les étudiants dans une décision sur le déroulement de leurs études.

D’abord, la manière dont on utilise les machines est importante. Même si on agit sur tous les points évoqués précédemment, un ordinateur reste toujours une source de distraction potentielle. Mais tout est dans l’adjectif « potentielle » : on peut très bien couper sa connexion Internet, fermer toutes les applications sauf celle qui nous sert à prendre des notes, agir sur l’interface de travail pour en retirer un maximum de sources de distraction, passer en mode sombre pour réduire la luminosité de l’écran, etc. Il faut dompter la machineFrançois Bon parle d’« accorder son traitement de texte » (Après le livre, 2011).
mais surtout ses propres instincts. Ce sont des choses qui s’apprennent, des savoir-faire que les enseignants peuvent aider les étudiants à acquérir.

Dès lors, plutôt qu’interdire, pourquoi ne pas en discuter ? Dans « How To Speak », Winston explique pourquoi il demande au public de ranger ordinateurs et téléphones. D’abord, le cerveau humain n’est pas capable de suivre deux processus langagiers simultanément : si vous lisez un email, vous n’entendez pas ce que dit l’enseignant. Ensuite, la distraction affecte les personnes autour. Enfin, l’enseignant lui-même est distrait par votre distraction et fait moins bien cours. Tout ça est entendable mais pourquoi en tirer une décision unilatérale ?

En effet, il y a un facteur que je n’ai pas mentionné à propos de la motivation : la capacité à décider de la manière dont on travaille. En partant du principe qu’on a agi sur tous les autres leviers – pédagogie plus interactive, supports de qualitéMettre fin à la « pensée PowerPoint », beaucoup de gens ont écrit là-dessus, de Tufte, The Cognitive Style of PowerPoint, 2003 à Robles-Anderson et Svensson, « “One Damn Slide After Another” », 2016.
, rythme soutenable (durant le cours mais aussi à l’échelle de la formation), diminution de la pression psychologique des notes (par exemple en faisant plus d’évaluations formatives) –, si on fait tout ça, alors je crois qu’un enseignant peut prendre quelques minutes au début de son premier cours avec un nouveau groupe pour aborder tous les points que je viens d’aborder dans ce billet, et proposer aux étudiants de choisir individuellement soit un usage raisonné des machines, soit la prise de notes sur papier.

Je suis convaincu que, pour s’assurer l’attention des étudiants, leur rendre des capacités de décision vaut plus que toutes les interdictions, car cela les responsabilise, ce qui est un puissant facteur de l’engagement dans le travail. Mais j’insiste sur le fait que cela ne peut fonctionner que dans le cadre d’une démarche plus vaste et dans un cadre clair (avec des documents type syllabus qui viennent compléter le règlement des études).


Alors faut-il interdire les ordinateurs en cours ? Pour moi, non. Mais il ne faut pas non plus céder au « tout-numérique ». Ce qu’il faut, c’est relever nos exigences, doublement : nous devons agir sur tous les facteurs qui rendent les machines désirables dans des situations où elles ne sont pas indispensables ; et nous devons rendre possible la cohabitation des techniques en responsabilisant les pratiques.

On pourrait aussi aborder la question sous d’autres angles. Une part croissante des étudiants a besoin d’un ordinateur pour éviter de se trouver en situation de handicap, donc l’interdiction universelle n’est de toute façon pas possible. La maîtrise de l’informatique classique reculeLire à ce sujet « File not found », 2021 dans The Verge.
, donc les besoins de formation augmentent, dans une logique de complémentarité et d’équilibre : pas plus qu’il ne faut laisser les machines informatiques remplacer d’autres outils, il ne faut laisser le smartphone remplacer l’ordinateur.

À titre personnel, je suis engagé sur cette voie mais ça prend du temps. Cette année, au premier semestre, je me suis rendu compte que j’assommais mes étudiants avec un cours qui débordait de contenus. Au deuxième semestre, j’ai revu ma démarche : j’ai adopté un rythme beaucoup plus soutenable, imposé l’écriture manuscrite en CM, et encouragé l’utilisation du téléphone plutôt que l’ordinateur en TDJ’ai évoqué cette approche dans un billet intitulé « Papier, crayon, smartphone » (hasard marrant : billet publié il y a deux ans à un jour près).
. J’ai ressenti une nette amélioration mais aussi la nécessité d’affiner encore. Et la suite devra aussi se construire en équipe : ce n’est que dans un cadre pensé collectivement que nous pouvons responsabiliser plutôt qu’interdire.

Bibliographie

Bon, François. Après le livre. Seuil, 2011. 978-2-02-105534-4. http://www.tierslivre.net/spip/spip.php?article2660.
Chin, Monica. « File not found ». Dans : The Verge. 2021. https://www.theverge.com/22684730/students-file-folder-directory-structure-education-gen-z.
Crozat, Stéphane. « IA génératives : la fin des exercices rédactionnels à l’université ? » Dans : As we may…. 2023. https://aswemay.fr/co/030072.html.
Robert (dir.). L’impensé numérique - Tome 2. Interprétations critiques et logiques pragmatiques de l’impensé. Editions des archives contemporaines, 2020. 978-2-8130-0357-7. https://doi.org/10.17184/eac.9782813003577.
Robles-Anderson, Erica et Svensson, Patrik. « “One Damn Slide After Another”: PowerPoint at Every Occasion for Speech ». Computational Culture. 2016, n° 5. http://computationalculture.net/one-damn-slide-after-another-powerpoint-at-every-occasion-for-speech/.
Tufte, Edward R. The Cognitive Style of PowerPoint: Pitching Out Corrupts Within. Graphics Press, 2003. 978-0-9613921-6-1.