Comment critiquer les technologies de l’information et de la communication ?

2019-09-12

En amont d’une analyse rigoureuse, les impressions aussi ont leur utilité.

Marcello Vitali-Rosati vient de publier un billet sur la rhétorique des GAFAM en matière d’outillage numérique.

J’aime beaucoup le travail de Marcello« Qu’est-ce que l’éditorialisation ? », 2016 ; « Qu’est-ce que l’écriture numérique ? », 2020.
et tout ce que fait la Chaire de recherche du Canada sur les Écritures numériques en général. J’ai eu le plaisir d’échanger à plusieurs reprises avec lui et Antoine Fauchié sur les questions d’écriture appliquées au travail académique, mais sans pouvoir développer longuement nos idées – les discussions ont eu lieu oralement ou sur Twitter. J’attendais donc avec curiosité ses réflexions écrites sur le sujet et il vient d’en livrer un échantillon stimulant.

Je reste un peu sur ma faim, car le billet est court. Mais je ne vais pas lui faire de faux procès. Le texte s’inscrit dans une série intitulée « Ce qui pourrait être autrement » et dont l’objectif est de recontextualiser les recherches de Marcello au sein de la pensée anarchiste dont il se réclame.

À ce titre, la série est une réussite. C’est un vrai tir de barrage, avec un rythme de publication intense, une prose abrasive et des arguments qui frappent. Je ne connais pas bien l’anarchisme au-delà de quelques clichés ; la lecture de ces différents billets m’a donné envie de me renseigner dessus. Le conformisme et l’impensé en prennent pour leur grade. C’est une lecture qu’on a envie d’honorer en prolongeant l’exploration et en réfléchissant à son propre positionnement.

Ces billets ne sont pas des articles de recherche, je ne reprocherai donc pas à Marcello l’absence d’exemples concrets ou de développements sur l’interdisciplinarité des problématiques qu’il soulève. Le but est de secouer le lecteur. C’est réussi, indépendamment de ma légère frustration.

Il faut cependant que je lui porte la contradiction sur au moins une chose. Je suis d’accord avec la nécessité de critiquer la rhétorique des GAFAM lorsqu’ils utilisent les mots « intuitif », « simple », « facile », mais je refuse de leur en abandonner l’usage. Ces mots sont beaucoup trop utiles à l’analyse. Autant que possible, une rhétorique doit être combattue non pas en pratiquant une politique de la terre brûlée sémantique, mais en repoussant pied-à-pied, mot après mot la tentative d’appropriation du langage par les acteurs auxquels nous nous opposons. Dit autrement, ne pas jeter le bébé avec l’eau du bain.

Ceux qui me suivent sur Twitter auront noté que j’ai été très marqué par la lecture récente du portrait de Tim O’Reilly par Evgeny Morozov, « The Meme Hustler », puissante déconstruction du débat entre « free » et « open ». C’est une lecture que je vous recommande avec passion parce qu’elle peut nous réarmer intellectuellement face à une entreprise de manipulation linguistique que Morozov qualifie à juste titre de propagande. Dans le sillage de ce texte, la lecture du billet de Marcello ne pouvait que me faire réagir – non pas que Marcello fasse du meme-engineering ou de la propagande mais son injonction porte sur le langage et c’est ce qui me préoccupe ces jours-ci.

Des impressions à l’analyse

En informatique, il y a des choses simples à comprendre mais difficiles à mettre en œuvre, des choses complexes à appréhender mais faciles à réaliser une fois maîtrisées, ou encore des choses qui provoquent la réflexion tout en étant intuitives. Je parle d’expérience. Automatisation de la bibliographie, expressions régulières, programmation éditoriale, visualisation de données : dans chacun de ces domaines, je connais bien sûr des outils qui confirment l’aphorisme de Marcello – « Si c’est “intuitif”, c’est bête » – mais je peux en citer d’autres qui le contredisent.

Qui plus est, et toujours dans mon expérience, la dichotomie intuitif/contre-intuitif ne se superpose pas à d’autres dichotomies comme libre/propriétaire, gratuit/payant ou encore ouvert/fermé.

Donc il faut un travail analytique plus profond et plus précis. Il faut dépaqueter, décomposer les mots « intuitif », « simple », « facile » appliqués au numérique. Il faut le faire en s’appuyant sur des cas pratiques et des cadres théoriques pertinents qui se mettent mutuellement à l’épreuve.

Pour moi ce travail relève du design et des sciences de l’information et de la communication (SIC). Les technologies de l’information et de la communication (TIC) sont des techniques comme les autres : elles ont été conçues, donc on peut analyser cette conceptionL’analyse de la conception c’est la définition même du design comme discipline (selon moi), et c’est la spécialité des SIC dès lors que cette analyse porte sur les TIC.
. C’est là-dessus que la philosophie de la technique doit s’appuyer. Même s’il ne mobilise pas le mot « design » dans son texte, Marcello l’a utilisé comme mot-clé pour indexer le billet, ce qui suggère qu’il est parfaitement conscient de l’importance du design pour son sujet. J’insiste sur le design parce que d’autres ne perçoivent peut-être pas cette importance et leur travail analytique pourrait souffrir par ricochet d’une forme d’impenséRobert (dir.), L’impensé numérique - Tome 2, 2020.
.

Prenons un exemple. Quand Marcello critique le caractère « intuitif » des outils numériques des GAFAM, je sais qu’il a en tête un certain design, celui de Microsoft Word et Google Docs. Je ne crois pas trahir sa pensée en la résumant ainsi : la prétendue intuitivité de ces dispositis est un leurre. Ils nous font en fait perdre beaucoup de temps : ils nous imposent de trop nombreuses interactions, qui causent des frictions chronophages ; et l’opacité de leur code nous empêche d’automatiser des processus de manière fiable. On peut expliquer en partie ces choix de conception en termes économiques : un modèle qui verrouille discrètement l’utilisateur permet de s’assurer une rente. Business is business.

Mais Marcello sait que j’ai plusieurs fois critiqué Stylo, l’outil dont il supervise le développement au sein de sa Chaire de recherche, comme « difficile » à utiliser et pas forcément « intuitif ». Les ressorts de cette critique ne sont pas les mêmes que pour Word et Docs : ce qui est en question, c’est l’aide à la saisie ; la hiérarchie visuelle des éléments d’interface ; la clarté des fonctionnalités comme l’import des références et le partage de document.

Là aussi, il faut absolument analyser les choix de conception sous le prisme économique, car la logique à l’œuvre est très différente de celle qu’on peut décrire pour Microsoft et Google. En effet, les défauts de Stylo ne découlent pas de l’appât du gain mais des ressources limitées dont l’équipe dispose pour recruter et développer l’outil. Ces différences orientent ma critique de Stylo, qui se veut constructive là où celle que je fais des outils des GAFAM vise plutôt la déconstruction.

Dans un cas comme dans l’autre, les mots « difficile » ou « intuitif » ne sont ni galvaudés ni hors-sujet. Pour moi, il ne faut pas abandonner « intuitif », « simple » et « facile » mais s’en servir comme points de départ. Un outil, c’est une configuration complexe d’éléments : culture, technique ; matériel, logiciel ; humain, machine ; besoin, affordance ; utilisation, subjectivité, expérience ; etc. Une telle configuration doit être décrite avec finesse, mais le point de départ peut tout à fait être un constat… intuitif : l’outil paraît plus ou moins simple à utiliser ; l’interface semble réussir à stimuler l’exploration, là où une autre la freinerait. C’est le passage d’un mot à l’autre, d’une impression d’intuitivité à une analyse plus élaborée en termes de design ou de SIC, qui marque la progression de la réflexion.

Il me semble donc important de ne pas déligitimer l’articulation de nos impressions initiales avec les termes « intuitif », « simple » et « facile ». Ces mots ont leur utilité. Ils nous aident à élaborer une critique pertinente de la technique dans le champ de l’information-communication, et à envisager ainsi ce qui pourrait être (conçu) autrement.

Références

Robert (dir.). L’impensé numérique - Tome 2. Interprétations critiques et logiques pragmatiques de l’impensé. Editions des archives contemporaines, 2020. 978-2-8130-0357-7. https://doi.org/10.17184/eac.9782813003577.
Vitali-Rosati, Marcello. « Qu’est-ce que l’écriture numérique ? ». Corela. 2020, n° HS-33. https://doi.org/10.4000/corela.11759.
Vitali-Rosati, Marcello. « Qu’est-ce que l’éditorialisation ? ». Sens public. 2016. http://sens-public.org/article1184.html.