Histoire typographique de la légèreté

2020-10-25

En réaction à une « Histoire de Markdown » publiée récemment, quelques réflexions sur les signes et leur cheminement.

Matthew Guay vient de publier un article sur l’histoire de Markdown, dans lequel il revient sur les choix ayant déterminé la nature de cette syntaxe de balisage léger. On y retrouve les principales inspirations de Markdown, à savoir les langages de balisage Setext (Ian Feldman), atx (Aaron Swartz) et Textile (Dean Allen). Mais surtout, au-delà de l’influence des emails qui est largement connue, l’auteur nous explique que certains caractères utilisés en Markdown (et partagés par plusieurs langages de balisage léger) résultent d’un cheminement assez étonnant.

Il en va ainsi des astériques qui signalent *l'emphase* en Markdown. Les sources citées par Matthew Guay nous apprennent notamment que les astérisques ont été utilisées dès les années 1950 pour représenter le non-verbal dans les comics :

“In comic strips of the early to mid-20th century, cartoonists often needed to represent expressive non-verbal noises in the characters’ speech balloons. This was typically done with the use of such words as sob, sniff, cough, hack, wheeze, gasp, gulp, choke, and gag. Such interjections came to be used as a form of onomatopoeia, alongside more directly onomatopoetic expressions like ahem, ugh, ooh, whew, and zzz. When they appeared in the comics, they typically followed the convention one would find in other print sources of the era: bounding by parentheses. Sometimes other bracketing delimiters were used [such as] Peanuts-style starburst characters.” Zimmer, « The cyberpragmatics of bounding asterisks », 2013.
« Dans les bandes dessinées de la première moitié du 20e siècle, les dessinateurs avaient souvent besoin de représenter des expressions sonores non verbales dans les bulles. Pour faire cela, ils utilisaient typiquement des mots tels que sangloter, renifler, tousser, siffler, haleter, engloutir, s’étouffer… Ces interjections étaient utilisées comme un genre d’onomatopée, aux côtés d’expressions onomatopoïétiques plus directes comme ahem, ugh, ooh, whew et zzz. Lorsqu’elles apparaissaient dans les bandes dessinées, elles suivaient généralement la convention que l’on trouvait dans d’autres sources imprimées de l’époque : la délimitation par des parenthèses. Parfois, d’autres délimiteurs étaient utilisés, comme les caractères en forme d’étoile dans “Peanuts” ».

On apprend que cet usage n’est pas exclusif aux comics mais existe également au théâtre, pour mettre en forme les indications liées à des actions :

“Gruber characterized the use of bounding asterisks in online communication as a form of emphasis, but pragmatically it’s a bit more complex than that. True, bounding asterisks can emphasize a word or words in plain-text messages where italics and bolding are unavailable, but the legacy of the comic strips points in another direction — the use of bounding asterisks to signal non-verbal noises or actions as a kind of self-describing stage direction. Asterisked stage directions have moved well beyond the onomatopoetic coughs, gulps, and sighs of the comic strips into more complex actions stated in the third person, such as jumps up and down.” Zimmer, « The cyberpragmatics of bounding asterisks », 2013.
« Gruber qualifie l’utilisation d’astérisques dans la communication en ligne comme une forme d’emphase, mais d’un point de vue pragmatique, c’est un peu plus complexe que cela. Les astérisques permettent effectivement de mettre l’accent sur un ou plusieurs mots dans des messages au format texte où l’italique et le gras ne sont pas disponibles, mais l’héritage des bandes dessinées pointe vers une autre direction : l’utilisation d’astérisques pour signaler des bruits ou des actions non verbales comme une sorte de didascalie. On dépasse alors les tousse, gloups et autres soupirs onomatopoïétiques des bandes dessinées pour s’orienter vers des actions plus complexes énoncées à la troisième personne, telles que saute à pieds joints ».

Ce type d’usage des astérisques apparaît ensuite dans les premiers jeux de rôle par ordinateur, puis se diffuse à d’autres pratiques de communication en ligne :

“Text-based role-playing games were superseded by IRC and instant-messaging interfaces. As one”Role Play Manual of Style" explains, “Actions are enclosed in asterisks and written in third person perspective.” This type of asterisking has thoroughly infected Usenet posts, blog comments, tweets, and anywhere else online that people feel the need to describe real-world actions in a virtual space.” Zimmer, « The cyberpragmatics of bounding asterisks », 2013.
« Les jeux de rôle au format texte utilisaient des interfaces de messagerie instantanée de type IRC. On trouve dans un Manuel de style des jeux de rôle la consigne suivante : “les actions sont entourées d’astérisques et écrites à la troisième personne”. Ce type d’usage de l’astérisque s’est diffusé de manière virale aux messages Usenet, aux commentaires de blog, aux tweets et à tout autre endroit en ligne où les gens ressentent le besoin de décrire des actions du monde réel dans un espace virtuel ».

Dans tous ces contextes, l’astérisque a pour fonction de délimiter une portion de texte, comme les parenthèses. En informatique, on parle souvent de délimiteurs pour désigner les caractères typographiques utilisés comme séparateurs entre données de nature différente : on retrouve ainsi la virgule, le point-virgule, les deux-points, les parenthèses, crochets et accolades dans la plupart des langages de sérialisation et de programmation.

Le co-créateur de Markdown, John Gruber, revendique cet usage de l’astérisque comme caractère de balisage :

“Type designers should perhaps stop creating asterisks that appear quasi-superscripted, as though presumed for use to denote a footnote. Asterisks should be bigger and sit on the baseline — like other common punctuation characters (@, #, %, &) — to better work with this bracketing style. […] To my mind this asterisk usage functions more like parenthetical brackets than quote marks. (For another, not all languages use English-style quotation punctuation. In European languages that use «guillemets», a baseline-sitting asterisk would seem natural.)” https://daringfireball.net/linked/2013/02/07/language-log-asterisks
« Les créateurs de caractères devraient peut-être arrêter de créer des astérisques placés quasiment en exposants, comme s’ils indiquaient une note de bas de page. Les astérisques devraient être plus gros et se situer sur la ligne de base – comme les autres caractères de ponctuation courants (@, #, %, &) – pour fonctionner de façon plus cohérente avec l’usage des crochets, parenthèses, chevrons et accolades. À mon avis, l’usage de l’astérisque dont il est question ici fonctionne plus comme des parenthèses que des guillemets. Et par ailleurs, toutes les langues n’utilisent pas les guillemets à l’anglaise. Dans les langues européennes, un astérisque placé sur la ligne du texte serait parfaitement naturel ».

Gruber emploie le terme bracketing. Notez que je l’ai traduit à la fois par crochets, parenthèses, chevrons et accolades. En effet, la langue anglaise regroupe ces différents caractères sous le terme de brackets sur la base d’une fonction commune :

“A bracket is either of two tall fore- or back-facing punctuation marks commonly used to isolate a segment of text or data from its surroundings. Typically deployed in symmetric pairs.” https://en.wikipedia.org/wiki/Bracket
« Un bracket est l’un de deux signes de ponctuation, ouvrant ou fermant, utilisé pour isoler un segment de texte ou une donnée de ce qui l’environne. La plupart du temps inséré par paire, de manière symétrique ».

Sauf erreur de ma part, ce regroupement ne semble pas avoir d’équivalent en français. Détail cocasse, l’étymologie de bracket renvoie à un mot français… braguette !

L’idée que certains caractères puissent « mettre en boîte » du texte a peut-être une signification profonde, ancienne. En 2018, aux Rencontres internationales de Lure, j’ai appris quelques éléments d’étymologie en écoutant des historiens du livre et de l’écriture. En grec, le mot bibliothèque (βιβλιοθήκη) signifie « boîte à livres » ; en hébreu ancien, le mot teva (תבה) désigne à la fois boîte et mot : c’est l’Arche, qui est censée abriter la parole. Depuis, je ne peux m’empêcher de voir un petit bateau sémantique dans les caractères </> qui forment l’armature des balises en HTML et XML.

Markdown ≠ markdown

Un élément retient mon attention à la fin de l’article de Matthew Guay, car il fait écho à un titre d’Antoine Fauchié Fauchié, « Markdown comme condition d’une norme de l’écriture numérique », 2018.
 : le glissement possible de « Markdown », un langage de balisage léger, en « markdown », le balisage léger. L’avènement d’une nouvelle norme d’écriture :

“Markdown even became a generic term for plain text formatting; Slack’s markup is closer to Textile, with asterisks for bold and underscores for italics, but they referred to it as markdown formatting.” Guay, « The story behind Markdown », 2020.
« Markdown est même devenu un terme générique pour le fait de formater en texte brut ; la syntaxe de Slack est plus proche de celle de Textile, avec des astérisques pour le gras et des soulignements pour l’italique, mais Slack l’appelle markdown formatting [sans majuscule] ».

Je trouve particulièrement habile cette distinction entre le nom propre Markdown, qui désigne ce qui restera finalement un langage parmi d’autres, et le nom commun markdown, qui représente une sorte de mouvement descendant du balisage, lequel se rapproche progressivement du texte. Ceci ouvre une perspective enthousiasmante, en laissant sur le côté les querelles de clocher : peu importe que l’on utilise l’astérisque * ou le tiret du bas _, la variante Markdown de GitHub ou celle de Pandoc, ou même un autre type de balisage léger (comme Asciidoc ou reStructuredText) ; dans tous les cas, on « mark down ».

Puisqu’il s’agit d’un nom commun, il faudrait le traduire. En attendant que quelqu’un trouve une idée brillante, je dirais volontiers qu’on scripture, pour rendre à Roger ce qui appartient à LauferLaufer, « L’énonciation typographique », 1986, p. 75.
 : chez lui, la scripturation désigne ces inventions typographiques qui viennent enrichir nos possibilités d’énonciation. Dans le cas du balisage, la légèreté est certainement une histoire de scripturation – qui reste à écrire.

Références

Fauchié, Antoine. « Markdown comme condition d’une norme de l’écriture numérique ». Réel-Virtuel. 2018, n° 6. http://www.reel-virtuel.com/en/numeros/numero6/sentinelles/markdown-condition-ecriture-numerique.
Guay, Matthew. « The story behind Markdown. How plain text got formatting, styled like classic emails ». Dans : Capiche. 2020. https://capiche.com/e/markdown-history.
Laufer, Roger. « L’énonciation typographique ». Communication et langages. 1986, n° 68. https://doi.org/10.3406/colan.1986.1762.
Zimmer, Ben. « The cyberpragmatics of bounding asterisks ». Dans : Language Log. 2013. https://languagelog.ldc.upenn.edu/nll/?p=4466.